Appel à communications/Journée d’études internationale sur le thème : L’Anthropophagie : Vodou, Capitalisme et la Question de l’Éthique
ÉVÉNEMENT
Dates de l'événement
Début:
04 juin 2026 18:50
Description
APPEL À COMMUNICATIONS
L’Anthropophagie : Vodou, Capitalisme et la Question de l’Éthique
Journée d’études internationale en format hybride — LADIREP
Date : 19 juin 2026
Lieu : Université d’État d’Haïti, Port-au-Prince
I- Présentation et Problématique
Le laboratoire Langages, DIScours et REPrésentation (LADIREP) de l’Université d’État d’Haïti(UEH) lance un appel à communications pour une journée d’études internationale consacrée au triptyque anthropophagie, capitalisme et vodou. Cette rencontre scientifique vise à engager une réflexion de fond sur le soubassement anthropophagique commun à ces trois configurations du monde.
L’anthropophagie, entendue ici non comme pratique littérale mais comme catégorie philosophique et critique, désigne le dispositif par lequel un système se constitue en se nourrissant de la destruction de ce qui lui est extérieur -en ingérant l’autre pour croître, en métabolisant sa vie pour perpétuer la sienne. Sous ce prisme, comment le capitalisme et le vodou peuvent-ils être appréhendés comme des métaphores de la modernité et comme des discours de fabrication - et de consommation -de l’autre ?
- L’enjeu est de comprendre comment l’altérité est fantasmée comme une source d’énergie dont la consomption garantirait force et longévité au système dominant. Ce discours mobilise, depuis un imaginaire séculaire, une passion de l’autre conçu comme « nourriture terrestre » du dispositif anthropophagique : l’autre n’est pas rencontré dans sa dignité irréductible, il est ingéré, métabolisé, dissous dans la logique d’un système qui se nourrit de sa disparition même. En ce sens, l’anthropophagie n’est pas une métaphore parmi d’autres -elle est le nom d’une structure, celle d’une modernité qui a fait de la dévoration de l’altérité le principe secret de sa puissance.
Dès lors, nous devons nous demander si ces mises en œuvre du dispositif anthropophagique peuvent faire l’économie de l’éthique -entendue comme le principe fondateur qui nous contraint à prendre en compte l’altérité de l’autre qui, dans sa fragilité constitutive, appelle notre responsabilité et résiste à toute réduction instrumentale.
II- Contexte et Ancrage Théorique
La Plantation comme machine Anthropophagique
L’examen de ces liens ne peut faire l’économie d’une inscription dans la longue durée de l’histoire coloniale. La plantation, véritable laboratoire de la modernité occidentale, constitue le lieu originel où l’humain a été systématiquement converti en matière première -où la chair a été transformée en capital, et la vie, en marchandise. Le Code Noir a juridiquement acté la transformation de l’être humain en « bien meuble », rendant possible ce que l’on pourrait nommer une biopolitique de la désubjectivation : le corps conservé dans la mesure exacte où il produit, et détruit dès lors qu’il cesse d’être rentable. Ce processus implique une opération idéologique indispensable : pour que la dévoration soit possible, l’autre doit être rendu consommable, dépouillé de son visage, de sa parole, de son nom.
Le Vodou : Logique propre et Résistance
Dans ce contexte de dévoration généralisée, le vodou ne saurait être réduit à un simple contre-dispositif réactif. Il possède une logique interne propre, irréductible à la seule réponse à l’oppression : celle d’un rapport au sacré qui précède la plantation, qui propose une ontologie alternative -un monde où les forces invisibles circulent entre les vivants, les morts et les esprits, tissant une communauté que le maître ne peut ni posséder ni détruire entièrement. Le vodou est d’abord une affirmation de souveraineté sur l’intériorité, une pratique de resubjectivation que le régime esclavagiste ne pouvait tolérer précisément parce qu’elle échappait à sa logique de consomption.
Cependant, les figures de la zombification ou du poison témoignent d’une intériorisation partielle de la logique de destruction. Ce paradoxe -qui n’invalide pas la portée émancipatrice du vodou, mais en révèle la complexité tragique -anticipe ce que nous nommons le paradoxe de l’émancipation : la possibilité que le sujet libéré reproduise, sous de nouveaux visages, la structure même de la domination dont il s’est affranchi.
La rationalité instrumentale et la modernité globale
Aujourd’hui, cette logique perdure, reconfigurée sous les traits de la rationalité instrumentale telle que l’ont critiquée Horkheimer et Adorno dans la Dialectique de la Raison. Dans les sociétés postcoloniales et néolibérales, l’autre est perçu à travers le prisme exclusif de son utilité : il est ressource avant d’être visage. La modernité globale prolonge ainsi, sous des formes dépolitisées et technicisées, la logique inaugurée par la plantation. Le vocabulaire change -flexibilité, compétitivité, employabilité-, mais la structure demeure : un système qui se sustente de la disponibilité infinie d’altérités consommables, vouées à la condition de « vie nue » (Agamben) ou d’« homme jetable » (Ogilvie).
Le nœud éthique : Kierkegaard et Lévinas
Face à ce dispositif, Søren Kierkegaard rappelle que l’éthique est le « général » -ce qui s’applique à chacun sans exception et vaut à tout instant. Elle est le telos de tout ce qui lui est extérieur : nulle exception, nul calcul d’intérêt ne peut légitimement s’y soustraire. Ce que le dispositif anthropophagique opère, c’est une suspension permanente et institutionalisée de ce général. Emmanuel Lévinas radicalise cette intuition : l’éthique est indépassable non pas seulement comme norme, mais comme structure même de la subjectivité. L’appel du visage de l’autre -antérieur à toute ontologie -commande la responsabilité infinie. Le visage n’est pas une image ; il est une injonction. Or, le dispositif anthropophagique commence précisément par la suppression du visage. Qu’adviendrait-il si une civilisation s’affranchissait définitivement de ce devoir ? Elle ne deviendrait pas seulement injuste : elle cesserait d’être une civilisation.
III. Axes Thématiques
Les propositions de communication pourront s’inscrire dans l’un ou plusieurs des axes suivants, sans que cette liste soit exhaustive :
1. Dynamiques de la recherche caribéenne et haïtienne : Renouvellement des objets d’études en sciences humaines et sociales (caribéenne) souvent enfermées unilatéralement dans le marxisme et l’anthropologisme ; articulation de la rigueur théorique et de l’ancrage dans les réalités postcoloniales.
2. Conditions de production de l’inhumanité : Mécanismes d’engendrement de la « vie nue » ; production d’altérités asservies ; rationalisations idéologiques de la domination à travers les époques et les régimes.
3. Déplacement du discours anthropophagique : De l’anthropophagie comme stigmate assigné au « barbare » à l’anthropophagie comme catégorie critique de l’institution du « politique cannibale » -le pouvoir comme jouissance de la souffrance d’autrui.
4. La conversion du politique en dynamique de bestialisation : Du zoon politikon aristotélicien à une politique qui bestialise l’autre, produit des « hommes jetables » et rend impossible toute communauté d’égaux.
5. Le paradoxe de l’émancipation et la bossalisation : comment le sujet opprimé, dans son mouvement d’émancipation, reste parfois captif du désir de devenir maître à son tour. Ce phénomène, que nous proposons de nommer bossalisation, désigne le processus par lequel le libéré reproduit la structure de la domination sous de nouveaux visages.
6. L’avènement d’un ordre éthique : Conditions de possibilité d’une libération des altérités qui ne soit pas une simple inversion des rapports de domination, mais l’émergence d’un ordre où le sujet fragile et vulnérable est placé au cœur du vivre-ensemble.
IV. Modalités de Soumission
Format des propositions
Les propositions de communication sont attendues sous la forme d’un résumé anonymisé de 300 à 500 mots, rédigé en français (les contributions en anglais ou en créole haïtien sont également acceptées sous réserve d’une notice bilingue). Le résumé devra préciser :
— Le titre de la communication
— L’axe thématique principal auquel elle se rattache
— La problématique développée et la thèse soutenue
— Le cadre théorique et les références mobilisées
— La méthodologie (le cas échéant)
La proposition sera accompagnée d’une notice biographique d’une dizaine de lignes (nom, prénom, institution d’appartenance, champ de recherche, publications récentes significatives), soumise dans un fichier séparé afin de garantir l’anonymat de l’évaluation.
Procédure d’évaluation
Toutes les propositions feront l’objet d’une évaluation en double aveugle par le comité scientifique. Les critères d’évaluation sont les suivants : pertinence au regard de la problématique de la journée, rigueur théorique et conceptuelle, originalité de la contribution, qualité de l’argumentation.
Envoi des propositions
Les propositions sont à adresser, avant le 30 mai à l’adresse électronique suivante :
secretariat.ladirep@ueh.edu.ht/ ladirep@ueh.edu.ht
L’objet du message devra mentionner : « Appel à communications -Anthropophagie, Vaudou, Capitalisme ». Les fichiers seront soumis au format .docx.
Langues de la journée
La journée d’études se tiendra principalement en français. Des communications en anglais ou en créole haïtien pourront être acceptées, à condition qu’un résumé en français soit fourni.
Comité d’organisation
o Edelyn DORISMOND (directeur du LADIREP, Université d’État d’Haïti ; Collège International de Philosophie, Paris)
o Jean-Waddimir GUSTINVIL (LADIREP, Université d’État d’Haïti)
o Odonel PIERRE-LOUIS (LADIREP, Université d’État d’Haïti)
Comité scientifique
o Edelyn DORISMOND (directeur du LADIREP, Université d’État d’Haïti ; Collège International de Philosophie, Paris)
o Jean-Waddimir GUSTINVIL (LADIREP, Université d’État d’Haïti)
o Odonel PIERRE-LOUIS (LADIREP, Université d’État d’Haïti)
o John PICARD (LADIREP, Université d’État d’Haïti)
o Kepler AURELIEN ( LADIREP, Université d’État d’Haïti)
o Matthieu RENAULT ( Université Toulouse Jean-Jaurès )
o Jean Yves Marie BLOT( LADIREP, Université d’État d’Haïti)
o Jean Hérold PAUL ( LADIREP, Université d’État d’Haïti)
o Seloua Luste Boulbina (Chercheuse associée au LCSP, Université Paris cité)