Allocution du Recteur de l’UEH, Dr Dieuseul Prédélus, lors de l’ouverture du séminaire scientifique sur les Musées de l'esclavage dans le Monde
C'est avec un profond sentiment de gravité et d'honneur que je prends la parole, au nom de l'Université d'État d'Haïti, pour ouvrir ce séminaire scientifique consacré aux Musées de l'esclavage dans le monde. Je voudrais d'abord remercier l'UNESCO pour son accueil. Je salue également la constance du Comité National Route de l'Esclave qui, depuis la création en 1997 de cette structure issue du projet fondateur porté conjointement par Haïti et le Bénin dès 1994, n'a jamais cessé de tenir vivant un chantier si fondamental : celui de la mémoire de l'esclavage.
Permettez-moi, en ouverture de ces travaux, de m'arrêter sur un point essentiel de notre rencontre. Haïti a fait de son histoire une épopée nationale puissante, celle de la première révolution anticoloniale et antiesclavagiste, victorieuse de l'histoire moderne. Nous avons érigé cette geste en fierté fondatrice, et nous avons eu raison de le faire : aucun peuple ne peut se construire sans un récit qui l'honore. Mais cette mémoire héroïque de la guerre de l'indépendance, aussi légitime soit-elle, a fini par éclipser, une autre mémoire plus douloureuse, de l'esclavage lui-même. Je veux parler de la traversée, la traite, la plantation, le fouet et la déshumanisation méthodique. Nous célébrons abondamment la victoire ; nous racontons trop peu la condition qui l'a précédée et qui lui donne tout son sens. C'est un paradoxe que la recherche en sciences sociales commence seulement à prendre pleinement en charge : un pays né de l'abolition de l'esclavage a longtemps peiné à se doter des lieux, des archives et des institutions consacrés à cette mémoire.
Ce déséquilibre n'est pas seulement une affaire d'historiens. Il a des conséquences concrètes sur notre rapport à nous-mêmes : sur la manière dont nous pensons les héritages de la plantation dans nos structures sociales contemporaines, sur la place que nous accordons aux savoirs et aux pratiques nés en esclavage — au premier rang desquels le vodou —, et sur la capacité de nos jeunes générations à comprendre d'où elles viennent au-delà du seul récit martial de 1804.
C'est précisément pour combler ce silence que le projet de Musée de l'esclavage au Bwa Kayiman, sur le site même de l'insurrection générale des esclaves dans le Département du Nord, revêt une urgence que je tiens à souligner solennellement devant vous. Le savoir existe, la volonté institutionnelle existe, la Chaire UNESCO en Histoire et Patrimoine de notre Université y travaille avec constance. Ce qui doit désormais être accéléré, c'est la traduction de ces avancées scientifiques en une réalisation concrète, durable, portée par l'État et par la Nation tout entière.
Cette urgence n'est pas seulement patrimoniale. Elle est aussi une urgence pour l'éducation de notre jeunesse et pour la place d'Haïti dans le dialogue mondial sur les réparations et les mémoires de la traite. D'autres nations, ont ouvert leurs musées de l'esclavage ; il serait proprement anachronique que le pays où s'est jouée la première abolition générale de l'esclavage moderne reste en retard dans l'institutionnalisation de cette mémoire fondatrice qui est la sienne, avant même d'être celle du monde.
Mais je voudrais, en cette matinée d'ouverture, porter notre ambition plus loin encore. Le Musée du Bwa Kayiman ne doit pas être conçu comme un lieu isolé, circonscrit à quelques hectares du Nord d'Haïti. Il doit être le cœur battant d'un projet plus vaste : celui de faire d'Haïti, dans son ensemble, un territoire de mémoire à ciel ouvert.
Ce que ce pays a accompli en 1804 dépasse largement son propre récit national : c'est ici, sur cette terre, que s'est produite pour la première fois dans l'histoire moderne l'affirmation pratique, et non simplement philosophique, de l'universalité des droits humains — l'idée que la liberté et la dignité ne sauraient être réservées à une catégorie d'êtres humains. L'Europe des Lumières avait proclamé les droits de l'homme ; Haïti, les a rendus effectivement universels. Ce geste fondateur fait de chaque site de notre terre un fragment potentiel de ce grand récit universel, je veux parler : des mornes de résistance, des habitations devenues terres libres, des forts, les lakou, des lieux de culte.
L'Université d'État d'Haïti entend prendre, dans ce chantier, toute sa place. Par la Chaire UNESCO en Histoire et Patrimoine, par ses laboratoires de recherche, par l'engagement de ses professeurs au sein du Comité National Route de l'Esclave, elle met ses compétences scientifiques au service de cette entreprise nationale. C'est aussi tout le sens de ce séminaire : réunir muséologues, historiens, architectes, anthropologues et responsables institutionnels pour que le futur Musée de l'esclavage, et plus largement la muséification de notre mémoire nationale, reposent sur une base scientifique rigoureuse et non sur des improvisations.
Je forme donc le vœu que ces deux journées de travail nous permettent de dépasser les confusions qui entourent encore, dans l'opinion, l'idée même d'un musée de l'esclavage ; qu'elles nous permettent de tirer les leçons des expériences internationales qui seront présentées ; et qu'elles débouchent sur des recommandations concrètes pour accélérer la réalisation du Musée du Bwa Kayiman, tout en posant les jalons d'une réflexion plus large sur Haïti comme sanctuaire mémoriel de la liberté.
Je déclare donc ouvert ce séminaire scientifique sur les Musées de l'esclavage dans le monde, et je vous souhaite, à toutes et à tous, des travaux fructueux.
Je vous remercie.