Conférence Magistrale du RUEH sur les « Politiques et Dynamiques migratoires dans les Amériques »
Dans ses propos de bienvenue, le Recteur Dieuseul PRÉDÉLUS a mis en avant la portée académique et symbolique de cette rencontre, évoquant la vocation de ces Conférences Magistrales à instaurer, au sein de l’UÉH, « un espace délibéré de circulation des idées — un lieu où la pensée se nourrit de la confrontation des expériences, où l’université s’ouvre sur le monde et le monde vient féconder l’université ». Il a salué la présence de l’ambassadeur, y voyant l’expression d’une relation fondée sur la confiance et l’estime mutuelle entre deux pays liés par une histoire commune de résistance, de souveraineté et d’aspiration à la dignité humaine. Pour le Recteur, cette deuxième conférence invite à aborder des questions nationales et internationales à forts enjeux vitaux.
Suite aux mots du Recteur, le professeur GUSTINVIL est intervenu pour présenter le parcours académique et diplomatique du conférencier avant de lui céder la parole. L’ambassadeur a d’emblée ancré sa réflexion dans une expérience diplomatique de terrain : en effet, il a été chargé des affaires consulaires et de presse à l’ambassade du Mexique à Ankara, expert des questions relatives à l’Afrique de l’Ouest et du Nord au sein du Conseil de sécurité de la Mission permanente du Mexique auprès des Nations Unies, puis, depuis quelque temps, ambassadeur du Mexique en Haïti. Ces fonctions lui ont valu le statut d’observateur averti de la question migratoire, capable de prendre la mesure des mouvements migratoires vers le Mexique et de comprendre le rôle singulier de son pays dans ce cadre régional. D’où le choix d’aborder les dynamiques migratoires dans les Amériques depuis une perspective mexicaine, le Mexique étant devenu un pivot incontournable des nouvelles trajectoires migratoires continentales.
Le constat de fond est posé : la migration structure simultanément les discours géopolitiques, économiques et culturels au sein des Amériques. Phénomène paradoxal : elle reconfigure la réalité régionale par ses contraintes autant que par son potentiel instrumental au service de la modernisation. Le conférencier a privilégié la dimension structurelle de la migration, perçue comme « un phénomène profondément enraciné dans les dynamiques de développement, d’inégalité et d’intégration régionale » — et, plus largement, de cohésion sociale et de tension culturelle. La migration continentale apparaît, d’une part, comme un enjeu complexe dynamisant les relations interrégionales et, d’autre part, comme un terrain de redéfinition de l’éthique régionale.
Quatre axes principaux ont structuré son exposé : les transformations migratoires à l’échelle continentale ; le rôle du Mexique ; la migration haïtienne ; les implications économiques.
Le conférencier a pris ses distances avec les approches traditionnelles réduisant la migration en Amérique latine et dans la Caraïbe aux seules contraintes étatiques et dynamiques frontalières. D’un point de vue sociologique, les mutations migratoires évoluent au rythme des besoins vitaux des migrants. Or, ces besoins, ainsi que les obstacles qu’ils génèrent, reconfigurent au fil du temps les trajectoires des personnes en déplacement. En effet, d’un pays à l’autre, les flux migratoires s’intensifient ou se réduisent, au point que des pays de transit se muent en pays d’accueil et des pays d’origine en pays de destination. De surcroît, face aux obstacles — violences, restrictions administratives, politiques migratoires des États-Unis —, les projets migratoires font preuve d’une grande souplesse : les itinéraires « changent au cours de la migration » selon les conjonctures.
Le Mexique a ainsi adopté un profil assez singulier. Pays « simultanément d’origine, de transit, de destination et de retour », il est devenu « un espace de reconfiguration des projets migratoires ». Ce basculement est dû à la croissance des intérêts économiques dans certaines régions mexicaines. Alors que le Mexique enregistre une baisse des transferts de fonds de ses ressortissants établis aux États-Unis et entre dans une phase de stabilisation migratoire, d’autres pays connaissent une intensification de leurs départs, engendrant localement un certain dynamisme économique.
La migration haïtienne, quant à elle, exerce un impact significatif sur les structures locales mexicaines. Le flux migratoire observé résulte tant des restrictions américaines que de « facteurs structurels tels que les inégalités, la violence, l’instabilité politique et le changement climatique ». En réponse à ces crises systémiques, le Mexique a mis en œuvre une « politique migratoire innovante » visant à répondre aux besoins des migrants et à les accompagner dans leurs démarches.
Pour l’Ambassadeur, la migration n’est pas une « anomalie, mais une composante normale des sociétés » ; elle peut être tout à la fois « un facteur de développement et de déséquilibre culturel ». Il faut donc se garder de la réduire à la seule dimension démographique ou politique, trop souvent convoquée pour influencer les représentations collectives, instrumentaliser les opinions, voire les surpolitiser au profit de dérives extrémistes.
La conférence s’est achevée sur des questions-réponses portant sur le droit international, les politiques migratoires mexicaines, la perception sociale mexicaine du migrant haïtien, les impacts du changement climatique sur la migration… Ces échanges ont mis en lumière la complexité du phénomène migratoire et la nécessité d’y chercher des réponses plurielles. La qualité du dialogue ainsi noué a permis au conférencier d’approfondir son point de vue. Il a ainsi souligné que la migration continentale appelle à une éthique régionale fondée sur une vision collective : faire en sorte que migrer devienne un choix et non une nécessité imposée par la pauvreté, la violence ou l’absence de perspectives. Cela implique une action concertée des pays d’Amérique latine et de la Caraïbe, fondée sur la solidarité, la responsabilité partagée et, avant tout, la dignité humaine.
D’une rencontre à l’autre, les Conférences Magistrales du RUEH tiennent leurs promesses : contribuer à l’ouverture d’une brèche dans les certitudes face aux énormes défis de notre temps. Elles ouvrent des perspectives de recherche insoupçonnées aux étudiant.es haïtien.nes.