Sortir de la violence en Haïti : un chantier intellectuel et collectif ouvert par l’atelier Kick-off du programme ARES-PAR2
Organisée en trois panels, la journée a permis de croiser des approches philosophiques, économiques, psychologiques, anthropologiques et juridiques, révélant ainsi la complexité du problème et la nécessité d’une réflexion interdisciplinaire.
Le premier panel était consacré au thème : « Ordre symbolique – Cohésion sociale – Sens : territoires perdus, “kay kraze” : retisser les liens et reconstruire le sens du vivre-ensemble après la catastrophe ». Le professeur Edelyn Dorismond, directeur du LADIREP, a ouvert les travaux en posant la violence comme une rupture de l’ordre symbolique. Il s’est interrogé sur les origines de la violence ainsi que sur les conditions de possibilité d’en sortir : qu’est-ce qui explique le basculement vers la violence ? Que faire pour empêcher que la vie humaine ne sombre dans le délabrement ? Selon lui, « la violence est l’irruption faite dans la tentative de symbolisation », ce qui implique que toute sortie de la violence constitue un travail perpétuel de re-symbolisation.
Le professeur Jean Waddimir Gustinvil, directeur de la recherche à l’UEH, a, pour sa part, proposé une lecture philosophico-politique de la fragilité des sociétés politiques, rappelant que « le plus grand danger pour une société politique serait de perdre de vue ce danger originaire » que constitue la tyrannie. Il interroge ainsi l’origine du tyran et les conditions d’une re-symbolisation de la communauté politique ayant perdu de vue sa propre fragilité. Selon lui, « en Haïti, nous avons perdu de vue la fragilité du politique ».
Le professeur Ilionor Louis (FE/UEH) a, quant à lui, ancré l’analyse dans les structures économiques, soutenant que « l’application de la politique néolibérale est à la base de la violence que nous connaissons aujourd’hui en Haïti » et que « les marginaux sont des exclus au service du marché ». Enfin, le professeur Gédéon Louis (CHCL/UEH) a plaidé pour une éducation civique participative qui, selon lui, contribue à la reconstruction du lien social dans une société fragmentée par la violence.
Le deuxième panel s’est déroulé autour du thème : « Corps, territoire, déplacement, trauma et santé mentale : panser les plaies, reconstruire le corps et les espaces, réinventer l’avenir en commun dans les sorties de la violence ». Le professeur Kepler Orélien a décrit une « précarité totalisante » affectant la capacité des individus à se projeter dans l’avenir, rappelant que l’être humain est fondamentalement un être de projet et de relation. La violence engendre, en ce sens, une perte de sens liée au déracinement.
Le professeur Ronald Jean-Jacques (FASCH/UEH) a introduit une perspective psychanalytique en soulignant que les pulsions ne sont pas exclusivement destructrices, mais peuvent également constituer un ressort de création, ouvrant ainsi une piste de recherche sur les ressources psychiques mobilisables dans les processus de reconstruction. Le professeur Claude Mané Das, doyen de la Faculté d’Ethnologie, a clôturé ce panel en interrogeant l’implication des enfants dans les gangs armés. Il a mis en lumière des causes multiples, notamment économiques, familiales et politiques, tout en soulevant des enjeux cruciaux de réinsertion et de prévention de la récidive.
Le troisième et dernier panel s’est articulé autour du thème : « Habitat, réappropriation et nouvelle ville : enjeux spatiaux, fonciers et identitaires face aux déplacements forcés ». La professeure Berlande a posé la question de l’intervention auprès de victimes encore exposées à leurs bourreaux, en soulignant l’importance de créer des espaces sûrs et de redonner droit à la parole.
Le professeur Odonel Pierre-Louis, directeur académique à l’ENS, a analysé la situation des déplacés internes, en insistant sur l’urgence de politiques fondées sur la dignité humaine, tout en questionnant la réduction de certaines vies à leur simple dimension biologique dans le cadre du capitalisme marchand. Le professeur Jhon Picard Byron a proposé une lecture anthropologique et historique de la violence depuis les années 1980, affirmant que toute sortie de crise exige une compréhension approfondie des trajectoires collectives.
Dans le même mouvement, le professeur Sterlin Ulysse, doyen de l’IERAH, a attiré l’attention sur les destructions patrimoniales et l’irresponsabilité de l’État face à la disparition progressive de métiers et de savoir-faire culturels. Enfin, le professeur Blair Chéry a clôturé les échanges par une réflexion juridique audacieuse, suggérant que le droit pénal haïtien actuel ne saurait encadrer une justice transitionnelle, dans la mesure où il participe lui-même des causes de la crise, et appelant à l’élaboration d’une justice différenciée.
Au terme de cette dense journée, les échanges ont mis en évidence trois lignes de convergence fortes entre les disciplines représentées : en premier lieu, la dignité humaine comme condition et horizon de toute sortie de la violence ; en deuxième lieu, la nécessité d'une approche historique sur longue durée pour comprendre les racines structurelles de la crise et en troisième lieu, l'urgence d'espaces institutionnels sûrs, cliniques, éducatifs, juridiques, permettant la reconstruction des liens sociaux et individuels. L'atelier a également mis en tension, de manière productive, la thèse de l'impossibilité structurelle d'une sortie de la violence (Ilionor Louis) avec les approches cliniques, pédagogiques et juridiques qui proposent des leviers d'action concrets. Cette tension constitue l'un des axes de recherche que le Programme ARES-PAR2 entend approfondir.