Allocution du Recteur Dieuseul Prédélus à l’occasion du retour de la Faculté de Linguistique Appliquée en son local historique de Bois-Verna
Il est des matins qui portent en eux le poids de l'histoire. Ce matin du 20 mai 2026 est l'un de ceux-là. Nous nous retrouvons ici, dans ce local de Bois-Verna qui fut longtemps le berceau intellectuel de la Faculté de Linguistique Appliquée,non pour inaugurer quelque chose de nouveau, mais pour retrouver quelque chose d'essentiel : notre place, notre dignité, notre vocation.
Ces murs ont connu l'effervescence des débats sur la langue, l'identité, la culture. Ils ont entendu le créole et le français s'entrecroiser dans les couloirs comme un dialogue vivant entre notre héritage et notre avenir. Ils ont vu des générations d'étudiants entrer avec des questions et repartir, non pas avec toutes les réponses, mais avec les outils pour les chercher. Ces murs ontété vandalisés. Ils ont été occupés par des familles que la terreur des groupes armés avait chassées de chez elles. Ces murs ont souffert. Mais ils n'ont pas été détruits.
Et c'est précisément là que réside le symbole de ce matin. Dans un pays où le feu de la violence a dévoré tant d'institutions, tant de mémoires, tant de rêves, ce bâtiment est debout.
Abîmé, meurtri, mais debout. Il nous dicte quelque chose que nous devons entendre : la vie triomphera sur la mort. La paix remplacera le chaos. Le savoir prendra saplace face à l'obscurantisme.
Je veux ici avoir une pensée particulière pour ceux et celles qui, fuyant la violence, ont trouvé refuge dans cet espace universitaire. Leur présence ici n'était pas une usurpation ; c'était le signe d'une société en détresse qui se tournait, même inconsciemment, vers les lieux du savoir comme vers des refuges. L'université n'est pas étrangère àla souffrance de son peuple. Elle en est issue, elle lui appartient, elle a le devoir de ne jamais lui tourner le dos.
Le retour de la Faculté de Linguistique Appliquée àBois- Verna est bien plus qu'une question logistique. C'est un acte symbolique fort. C'est l'affirmation que l'Université d'État d'Haïti reprend sa place au centre-ville, au centre de la vie nationale. Car l'université ne peut pas fonctionner depuis les périphéries de la cité ni depuis les marges de la conscience collective. Sa mission est d'être là, au cœur de la Cité, dans le dialogue permanent avec la société qui l'a enfantée.
À vous, professeurs et étudiants de la Faculté de Linguistique Appliquée, je dis ceci : vous portez une responsabilité particulière en ce moment. La langue est l'outil premier de la résistance et de la reconstruction. C'est par la parole que l'on nomme l'injustice. C'est par l'écriture que l'on en garde la mémoire. Votre travail, ici, n'est pas qu’académique au sens étroit du terme. Il est vital.
Le Rectorat salue le Gouvernement qui a accompagné les personnes déplacées qui ont occupé ces espaces et les a relocalisées vers d’autres abris. Il en profite pour le remercier d’avoir aidé àlibérer ce local en toute priorité et l’invite à toujours penser aux autres déplacés qui attendent le même geste de l’État Haïtien. L’UEH continuera d’apporter ses supports en accompagnement psychologique et médical aux familles victimes à travers sa Clinique de Santé Mentale.
Nous savons que les conditions ne seront pas parfaites d'emblée. Mais nous avons appris, au fil de ces années difficiles, que l'université haïtienne ne s'est jamais construite dans la perfection dans des conditions parfaites. Elle s'est construite dans l'obstination de ceux qui ont cru, contre vents et marées, que la connaissance est un droit fondamental pour chaque fils et chaque fille de cette terre.
Ce matin est le début, non la fin. Il nous appelle à imaginer l'UEH de demain : une université présente sur l'ensemble du territoire national, capable de résister aux chocs —séismes, crises politiques, violence armée —parce qu'elle aura su se doter de structures solides, d'une gouvernance exemplaire et d'une communauté soudée autour de valeurs partagées. Une université qui ne fuit pas, mais qui tient.
Haïti a besoin de lumière. Et la lumière, mes chers collègues, ne vient pas que du ciel . Elle vient aussi des bibliothèques, des laboratoires, des salles où des êtres humains réunis autour d'un texte, d'une idée, d'une question, refusent de se laisser vaincre par le désespoir.
Bienvenue à Bois-Verna. Bienvenue chez vous. Et, ensemble, en avant pour une UEH forte, ouverte sur le monde et dynamique !
Dr Dieuseul Prédélus, Recteur de l'Université d'État d'Haïti
Port-au-Prince, le 20 mai 2026