Journée d'étude du LADIREP : l'anthropophagie à l'épreuve du vodou, du capitalisme et de l'éthique
Le Doyen de la Faculté d'Ethnologie, professeur Claude Mane Das, a salué le dynamisme du LADIREP comme laboratoire de recherche rattaché à la FE. Il a invité les chercheurs haïtiens à développer des partenariats avec des centres de recherche du Nord et du Sud, notamment de la Caraïbe, afin de renforcer l'ancrage international des travaux menés sur ces questions.
Le Directeur de la Recherche de l'UEH, professeur Jean Waddimir Gustinvil, a précisé que la réflexion sur l'anthropophagie trouve un écho dans la critique marxiste, qui a, dès le XIXe siècle, pensé le capitalisme comme une force dévorante. La formule de Marx : « Le capital est du travail mort qui, semblable au vampire, ne s'anime qu'en suçant le travail vivant. » en est un témoignage. Mais l'anthropophagie peut aussi être interprétée comme une opération de résistance, au vu de la professeure Séloua Luste Boulbina, qui a proposé un renversement de perspective en référence à la logique de l'anthropophagie culturelle du modernisme brésilien formulé par Oswald de Andrade.
Le professeur Gédéon Louis qui est intervenu sur la crise sécuritaire du pays a compris la ganstérisation d’Haïti comme une machine anthropophagique autonome fonctionnant selon sa propre logique de reproduction, au lieu d’être un simple symptôme de l'effondrement de l'État. Celle-ci opère en trois mouvements indissociables : désubjectivation, bestialisation et brutalisation. Et, ce processus ne détruit pas seulement les corps, mais aussi les conditions mêmes de possibilité de l'humain. Cette lecture du phénomène a trouvé un éclairage complémentaire dans la communication du professeur Képler Aurélien, qui a confronté l'histoire des sociétés secrètes vodou, marquée par l’esprit de « reconstruction et solidarité » contre l'esclavage, à leur « étrange cohabitation » actuelle avec des groupes armés dans l'Artibonite. Au fait, ce qui fut jadis un outil de résistance à la déshumanisation s’avère aujourd'hui impuissant devant la dynamique anthropophagique du présent.
Au sens du professeur Illionor Louis, le capitalisme néolibéral produit structurellement des « individus jetables ». Loin d’être un accident, le lumpenprolétariat conceptualisé par Marx et Engels comme « masse confuse, flottante et décomposée », constitue une catégorie sociale nécessaire à la reproduction du système, dont la production de marginaux alimente directement les mécanismes de violence organisée. Approfondissant l'analyse, le professeur Edelyn Dorismond a évoqué le fait que l'autre est d'abord zombifié avant d'être dévoré. Le capitalisme apparait pour ainsi dire comme un grand dispositif de zombification, héritage de l'expérience esclavagiste. Pour l’étudiant en master Shakespeare Emile qui a proposé une lecture hobbesienne de l’anthropophagie, cette dévoration dépasse la dimension économique ou sociale ; elle est politique : le contrat social n'est pas seulement un pacte de sécurité, mais une « anthropophagie politique » durant laquelle « le Léviathan se nourrit littéralement de la puissance des sujets », les absorbant pour les fondre dans l'unité du souverain.
Devant cette réalité délétère, des intervenants en ont appelé à une refondation épistémologique. Dans cette perspective, le professeur Jean Yves Marie Blot a plaidé pour une « décolonisation du regard » sur le vodou, qu'il présente non comme un folklore, mais comme une « cosmologie du vivant » et une « épistémologie alternative ». Cette approche rejoint celle du professeur Bildadson Cadelus, qui a élargi la critique à l'humanisme des Lumières, dont l'universalisme s'est historiquement construit « avec des pratiques coloniales et esclavagistes » ; en Haïti, la démocratie importée ne s'inscrit pas dans un espace neutre, mais arrive dans une société marquée par une longue « déshumanisation radicale ». Cette exigence de refondation concerne également les formes de sociabilité héritées, comme l'a souligné le professeur Ralph Jean-Baptiste en clôture du dernier panel. Il a interrogé la pérennité de la Franc-maçonnerie qui doit, à son avis, se transformer pour devenir « inclusive » et « ouverte » si elle veut accompagner la construction démocratique en Haïti.
Loin de réactiver les vieux clichés coloniaux, cette journée d'étude du LADIREP a présenté une radiographie saisissante d'une société haïtienne dévorée par ses propres contradictions : les gangs, le capital et l'État fonctionnent comme de véritables « machines anthropophagiques ». Il y a là de quoi attiser la curiosité scientifique d’étudiants et enseignants-chercheurs en matière de recherche exploratoire.