« Défis, enjeux et opportunités des prochaines élections générales à la lumière des expériences électorales en Haïti », tel a été le thème de la première journée d’échanges sur le processus électoral de 2026 organisée à l’Hôtel Karibe. Cette activité, il faut le préciser, s’est tenue sous l’obédience des responsables de la Chaire de Droit et d’Administration des Opérations électorales, lancée le 25 juillet 2025, à la suite d’un accord signé entre l’Université d’État d’Haïti et le Conseil Électoral Provisoire (CEP).
Cet événement a réuni un public sélect composé, entre autres, de conseillers électoraux, notamment M. Patrick Saint-Hilaire et Me Florence Mathieu, des responsables de la Chaire électorale, des professeurs d’université, des représentants de la communauté internationale, des experts des questions électorales ainsi que des étudiants.

Par l’organisation de cette journée de réflexion consacrée aux élections générales prévues en 2026, le Conseil électoral provisoire (CEP) et l’Université d’État d’Haïti (UEH) ont affiché une ambition commune : poser les bases d’une gouvernance électorale crédible, scientifique et durable.
Ouvrant la journée, la conseillère électorale Me Florence Mathieu, représentante de l’Université au Conseil Électoral Provisoire, a placé la rencontre sous le signe du dialogue et de la sérénité. Elle a insisté sur la nécessité d’aborder les défis, enjeux et opportunités des élections de 2026 avec franchise et convivialité, appelant à transformer la salle en « laboratoire d’idées » où chacun pourrait s’exprimer librement.

Pour elle, l’université, et particulièrement l’UEH, doit jouer un rôle de boussole nationale, capable d’éclairer les choix à opérer pour l’avenir démocratique du pays. L’objectif : identifier collectivement les leviers permettant de mener à bien les prochaines joutes électorales.
À son tour, le Conseiller électoral Patrick Saint-Hilaire, ancien président du CEP, a souligné que l’organisation des élections constitue un acte de souveraineté nationale. Dans un contexte marqué par la paralysie institutionnelle, une crise de légitimité persistante et une insécurité généralisée, il estime que des élections crédibles représentent bien plus qu’une formalité administrative : elles sont une condition essentielle au rétablissement de l’autorité légitime de l’État.

Selon M. Saint-Hilaire, la démocratie « ne se décrète pas » : elle se construit, s’enseigne et se consolide. À cet effet, la confiance doit être au cœur de l’action électorale ; les institutions issues des prochaines élections ne doivent plus souffrir de la méfiance chronique du passé. C’est pourquoi il plaide pour une mobilisation collective : autorités publiques, partis politiques, société civile, partenaires internationaux et, surtout, monde universitaire, afin d’ancrer le système électoral dans une doctrine solide et une expertise scientifique rigoureuse.
Le Professeur Jean Eugène Pierre-Louis, Doyen de la Faculté de Droit et des Sciences Économiques et Président du Conseil scientifique de la Chaire électorale UEH-CEP, également représentant du Recteur Dieuseul Prédélus en la circonstance, estime que des élections crédibles constituent la « voie royale » de la démocratie représentative. En lançant officiellement les travaux de réflexion, il a appelé à un engagement patriotique de tous les acteurs : gouvernement, CEP, universités, société civile et partenaires internationaux, pour la réussite des prochaines élections.

M. Dong Nguyen Huu, expert international en assistance électorale, a pris la parole sur le thème : « Constantes et variables des élections passées et leçons apprises pour les prochaines élections ». D’entrée de jeu, il a fait savoir que les élections en Haïti ont toujours constitué des événements « exceptionnels », loin des modèles périodiques observés dans des démocraties stables. Marquées par des crises politiques récurrentes, des catastrophes majeures comme le séisme de 2010 et des contextes institutionnels fragiles, ces élections exigent, selon lui, une approche adaptée aux réalités nationales. Il a souligné le dilemme auquel font face les autorités électorales : organiser des scrutins pour consolider l’État, alors même que seules des institutions solides peuvent garantir des élections pleinement crédibles. Saluant l’expérience accumulée depuis 1990-1991 avec l’organisation de plusieurs élections présidentielles, il a estimé que le pays dispose d’un savoir-faire réel en matière d’administration électorale, qui mérite d’être soutenu et renforcé.
Dans une intervention structurée autour du thème : « Gouvernance électorale en Haïti : défis structurels et perspectives d’amélioration », Me Carlos Hercule, ancien membre du Conseil Électoral Provisoire, a rappelé qu’une élection ne se réduit pas à la désignation d’un dirigeant : elle repose sur un ensemble de conditions institutionnelles, politiques et normatives garantissant sa crédibilité et son acceptation.

Il a identifié plusieurs obstacles majeurs à la réalisation de bonnes élections en Haïti, parmi lesquels la fragilité institutionnelle (dysfonctionnements de l’Office National d’Identification (ONI) et des institutions judiciaires, absence de coordination interinstitutionnelle, fonctionnement erratique du CEP), l’insécurité généralisée (plusieurs départements stratégiques demeurent sous l’emprise de groupes armés, compliquant la logistique électorale) et la dépendance financière externe (contradiction entre le discours sur la souveraineté et le financement international récurrent des scrutins). Par ailleurs, il a évoqué les conditions essentielles de crédibilité des élections en Haïti, à savoir la neutralité du pouvoir exécutif, des institutions fonctionnelles, un cadre juridique non partisan et la fiabilité des listes électorales. Il a également plaidé pour la modernisation du processus électoral, une vision institutionnelle à long terme et le renforcement de la déontologie dans le contentieux électoral.
Intervenant sur le thème : « Participation aux élections : quelles stratégies pour renverser la tendance à l’abstention électorale », Me Paul Rachel Cadet, expert en prévention et en gestion de la violence électorale, a dressé un constat alarmant : le taux de participation, estimé à environ 70 % en 1990, serait tombé entre 20 et 21 % lors des derniers scrutins. Il relie cette érosion progressive au phénomène de la violence électorale des premières élections réalisées en Haïti, violence désormais ancrée dans la mémoire collective haïtienne. À ce titre, il a pris en exemple le traumatisme du massacre du 29 novembre 1987 à la ruelle Vaillant, considéré comme une fracture psychologique pour le peuple haïtien.

Pour inverser la tendance, il préconise notamment la restauration de la confiance institutionnelle, la transparence totale des opérations électorales, la digitalisation et la traçabilité des procédures, une communication proactive et pédagogique, des sanctions effectives contre les violations électorales ainsi qu’un renforcement de l’éducation civique afin de faire du vote un acte de dignité citoyenne.
Au terme de cette première journée, un consensus semble émerger : la réussite des élections de 2026 ne dépendra pas uniquement de leur organisation technique, mais d’une transformation profonde de la gouvernance électorale. Entre formation académique, réformes institutionnelles, modernisation des procédures et restauration de la confiance citoyenne, les intervenants ont convergé vers une même idée : il ne peut y avoir de démocratie durable sans élections crédibles, ni d’élections crédibles sans institutions solides et confiance publique. La Chaire électorale pourrait ainsi devenir un pivot stratégique pour refonder, sur des bases scientifiques et institutionnelles, l’avenir démocratique d’Haïti.
